L’ARRIVE

Les mots en italiques sont des mots de mer, ceux que les gens de mer utilisent ou ont utilisés dans le passé.

La mer a été grosse et une houle imite mieux qu’un ascenseur le senti « vers le bas, vers le haut ».  Quelques équipiers gavent allègrement les crevettes que les touristes dégusteront tôt ou tard. L’arrive prévu est le port commercial de La Havane. Les autorités ont donné leur OK, car nous avons argumenté des radoubs. À ½ mille, panne de vent et la houle se fracasse en aspergeant complètement Malecon Boulevard avec de splendides gerbes d’eau de 20 mètres faisant écran par intermittence aux immeubles de la ville.

Waves crash against seafront boulevard El Malecon in Havana #19237977

Évidemment, un malheur n’arrive jamais seul, et à la hauteur de la bouée rouge (sans numéro) aux coordonnées N 23° 08’53.72 W 083° 21’32.85 une panne motrice nous prend presque par surprise, car ici la machine récidive. On dérive vers les splendides gerbes, alors pas le choix mouillage d’urgence avec tout ce qu’on a dans 30 mètres de fond. Le bateau chasse un moment puis la pioche mord solide.

Je m’échine à réparer la conduite de mazout obstruée. La houle fait rouler terriblement. Le moteur je suis couché dessus, puis sur moi et de nouveaux couchers dessus sans répit… Vêtement imbiber de carburant (tout ira à la poubelle). Les autorités cubaines s’inquiètent, nous enguirlande de plus en plus sévèrement, nos arguments « pan pan pan » ne les convainc pas. Sur la pointe nord-est au Castillo Del Morro il y a des fûts de canons antiaériens visibles sur le ciel du levant destinés aux Américains. Je place une vigile avec instruction de m’avertir immédiatement si les fûts bougent. Je fais préparer un drapeau blanc (mon drap). Le moteur démarre, je coupe les gaz, redémarre, recoupe les gaz, ça ira, mais combien de temps, le même truc nous a donné chaud 24 heures plus tôt à Dry Tortugas?

– Guardacostas, Guardacostas, Guardacostas, saliendo en 10 minutos, destino Hemingway marina.

Je fais préparer une route vers les 10,4 milles au large ce qui permettra d’abattre à la voile vers « l’arrive » de Hemingway, pas question de longer la rive avec un moteur défaillant.

Le guindeau manuel travaille dur de plus en plus, puis ça devient impossible avec encore 20 mètres à déparer. On relâche, on recommence, les Cubains sont fâchés après la 11e minute (ce sont des militaires après tout). C’est coincé. Je vais examiner la carte afin de comprendre et là, révélation, une dizaine de câbles téléphoniques sort du havre. C’est logique, on en soulève un jusqu’à la capacité du guindeau. Vision d’horreur, et si on coupe le téléphone au Líder máximo en discussion avec une de ses maîtresses.  Avec ça on passe l’hiver à la prison de Le Presidio Modelo situé sur l’Isla de la Juventud… non elle est désaffectée ce sera ailleurs. Moteur en marche je rejoins en sueur les équipiers avec le plus gros couteau de la cuisine, et bang je coule le mouillage. Il y a tellement de traction sur l’haussière qu’elle explose et devient comme un plumeau sur 15 centimètres. Les Cubains nous enjoignent de nous rendre à Hemingway marina à 10 milles vers l’ouest, d’autant que je fais route vers le large plein nord, ce qui les agace, je crois. Ils nous informent que les « guardián de la revolución » nous y attendent. Je refuse, et leur explique la manœuvre. Irrecevable il nous envoie un bateau de la Guardacostas pour nous faire obtempérer. Heureusement ils ne viennent pas… panne motrice probablement… la légendaire lourdeur administrative peut-être?

Le vent nous porte bien depuis un moment et à 10 milles le barreur appelle à virer. Non, non, non, à 10,4 on ne vire pas avant. Je fais un essai de démarrage et ça va. 20 minutes plus tard, un autre, ça va.

Depuis la révolution en 1959 les Cubains n’ont certainement pas eu les moyens financiers pour entretenir cette magnifique marina créée par et pour la mafia italienne de New York. De chaque bord, des récifs, des patates où la houle se fracasse et explose à 20 mètres de haut et il faut passer entre ça. Dans les instructions nautiques, on indique qu’il faut s’aligner sur un bâtiment et un gros palmier. Le palmier voltige depuis longtemps dans un ouragan, et le bâtiment semble à peine visible derrière le rideau des explosions de mer sur les patates. On parle aussi d’un pieu ou d’un môle évidemment disparu, mais peut-être en place sous l’eau pour nous éperonner.

Aucune falaise ici, alors le vent portera peut-être près du bord, le moteur au maximum je fonce, le mouillage de miséricorde est à poste avec 20 mètres d’haussière. Il faut passer dans le rideau, la visibilité sera nulle combien de temps? Je lis le compas et me convaincs que je conserverai « comme ça » jusqu’à ce que j’y vois. Je tente de synchroniser la vitesse pour passer entre les explosions de mer. Ça ne fonctionne pas, car toutes voiles dehors il n’y a pas de manette pour décélérer. Nous sommes dans la cascade Niagara, la grand voile et le foc reçoivent la douche qui se vide sur nous et provoque un drôle de mouvement de gite (après tout, les voiles c’est fait pour recevoir de l’air, pas de l’eau), puis surprise le moteur s’emballe et la coque s’enfonce d’un bon 30 cm comme si l’on passait dans un trou. Je comprends plus tard que l’eau gorgée d’air par les explosions de mer n’offre plus de résistance à la rotation de l’hélice et que la poussée d’Archimède a significativement diminué d’où la perte de flottabilité.

L’équipier affecter au mouillage d’urgence a pris une paille en pleine gueule par le devant et par le haut. Étouffant et crachant il a un peu désolidarisé le balcon sous le choc. Malgré tout il parvient à poursuivre la tâche d’affaler le foc en urgence, car il reste 50 mètres pour stopper au quai le bateau toutes voiles dehors.

Il me reste trois mots après avoir hurlé mes instructions par-dessus le bruit : Yes, yes yes, devant les regards médusés des « guardián de la revolución », le médecin, l’infirmière, le type qui transporte fièrement le crayon et le porte-document du médecin, la matrone des douanes, son assistante noire et jolie à damner le diable, le maître du chien pisteur beau comme ce n’est pas possible (le chien). Pourquoi le déroulement de tous ces souvenirs est-il tellement précis?

Ils sont tous d’une gentillesse incroyable. Nous avons tout dans les règles, le drapeau cubain à l’endroit hissé à la bonne place, plus grande que le drapeau canadien, le pavillon jaune qui demande le libre arbitre dans leurs eaux et nous sommes Canadiens. Nous jouissons d’une bonne réputation, car en 1976 P. E. Trudeau fut le premier dirigeant de l’OTAN à visiter Fidèle Castro à Cuba.

Ils travaillent tous, un ravissement pour eux, car il n’y a pas beaucoup de visiteurs vus l’embargo américain qui dure encore de nos jours. Pour l’occasion, ils arborent leurs uniformes avec fiertés et sûrement directement sortis d’une boîte de rangement s’il faut en croire les plis.

Le plaisir nous submerge également, baigner dans l’hospitalité des insulaires, dans la moiteur des odeurs tropicales, dans les conversations sur tout. Je les interroge à fond, tellement qu’ils en oublient la plupart des questions d’usages face à des étrangers qui arrive chez eux, même la matrone que je soigne d’attentions particulières (thé, chocolat, biscottes) qui dans sa beauté d’énorme personne aussi large que haute a atterri dans mes bras en piaffant d’un gigantesque rire quand elle est montée à bord, de même que son assistante qui elle a roucoulé durant la même politesse sans m’ébranler le moins du monde vue sa taille de guêpe, déclenchant des hou hou chez les mâles du pays naturellement macho  qui marmonne que j’ai pris mon temps avec celle-là.

Ça, c’est tout un atterrissage.

Que de significations du simple mot « arrive » utiliser couramment par nous tous et avec pas moins de 54 synonymes dans certains dictionnaires (https://www.cnrtl.fr/etymologie/).

La signification dont il est question ici remonte à un millénaire, utilisé à cette époque presque exclusivement sur les machines les plus sophistiquées et technologiquement avancé du 11e siècle, soit les bateaux à voile. Nous parlons donc d’un « mot de marine » ou d’un « mot de mer » signifiant à cette époque « toucher la rive ».

La rive étant la limite du monde marin et en même temps celle du monde terrestre. Une bordure abandonnant la mer à la terre et la terre à la mer, arborant autant de formes et de facettes qu’il est possible de l’imaginer, en falaises déchiquetées et rugissantes, en douce plages sablonneuses de toutes les couleurs, en coraux multiformes des barrières, en salines couvertes de fleurs de sel, en mangrove impénétrable, en rigolets dénudés protégeant la terre ferme, en banquises impossibles à dimensionner.

La rive se présente toute en longueur vue de la mer. C’est un bord de mer, une côte, un littoral, toujours une bordure, une mince ligne entre deux mondes qui s’affrontent, jamais en paix, toujours en changement. L’érosion, la tectonique continentale, l’activité volcanique, la fureur des tempêtes et la « bulldo genèse » humaine modifient ses contours, sa forme, sa composition, sa biodiversité, et maintenant les changements climatiques. La rive est ambiguë, car elle est mouillée et sèche, toujours, jamais totalement l’une ou l’autre, ou les deux par l’alternance des marées, et ces états connus influenceront nos humeurs, car le marin a besoin de l’eau pour partir et de la terre pour revenir.

Le grand mythe du départ et du retour.

« Aussitôt en mer, les marins de toutes affectations deviennent, consciemment ou non, des êtres singuliers pour le meilleur et pour le pire. Que ce soit en rêve, en regardant les voiliers au large, en trimant à bord, la navigation à la voile s’inscrit dans les mythes fondateurs de l’humanité et transporte des archétypes profondément ancrés en nous tous. Dès que l’homme a vu la mer, l’odyssée a pris naissance. Qu’y a-t-il sur la mer et au-delà de l’horizon ? Dès que les premiers marins quittent la rive, la mythologie se construit, car leur imaginaire les plonge déjà dans l’inconnu d’une grande aventure. Quand ils franchissent l’horizon, c’est le choc de la découverte des Nouveaux Mondes, tant pour eux que pour les natifs. Ainsi, tout un pan de l’histoire humaine tourne autour de la navigation à la voile.» Tiré de LA VOILE DÉVOILE TOME I

 

Quand cet univers riverain se présente plat, on parle de plages, de grèves, de graves, de berges, et de bordages quand il est question de glaces côtières. Abrupt, on parle d’écore, d’écorchis, de falaises noires de Moher, rouges des îles de La Madeleine, blanches de Calais. À marée basse voilà l’estran le laisse, le platier, le lais, la batture.

Et puis, pourquoi y en a-t-il tant de ces « mots de mer » créés au large et descendus à terre dont « arrive » constitue une illustration manifeste? Mon idée là-dessus me vient du croisement de consultations techniques, de lectures historiques et de romances de gens de mer qui ne l’illustrent jamais directement. Je cherche encore et toujours des sources directes, mais voilà mon affabulation m’est venue en mer il y a plus de 20 ans, en percevant peut-être une lueur sombre et claire lors d’une pérégrination quelque part en Atlantique.

Outre les nobles, les hommes d’armes, la marine de guerre, la marine commerciale et la marine de pêche, la diversité des mots n’avait pas de nécessité à terre pour le commun. Je me suis mis en tête que ces marins œuvrant en mer sur les machines les plus sophistiquées qui soient à leur époque pouvaient en être la source.

Les différentes marines recrutaient beaucoup et outre les officiers et les « patron » c’était des gens du commun, peu éduqués, et utilisant à terre un vocabulaire restreint par absence de nécessiter et lié au sous-développement de la technologie avant l’ère industrielle. Donc, des « va nu pieds » qui nécessitaient à bord des apprentissages constants afin de les rendre aptes à l’exécution des multiples tâches de ces vaisseaux. Ils devaient rapidement devenir familier avec la manipulation des bouts (prononcer boutes) qui une fois assigné, devenait des drisses, des bosses, des amarres, des itagues, des outils de halage, qui nécessitaient des nouages propres pour saisir, frapper, souquer, tous assister de pouliages en galoches en garnissage de palans de force, en caliornes, en haleurs d’amenages, en cabestans. Après l’apprentissage du nouage venait la composition des systèmes de nœuds afin de créer des outils composés de plusieurs nouages. Les talentueux repérées par les officiers se retrouvait dans des postes plus précis en arrimage, et matelotage, ceux avec les bras et les mains bien développés pour servir comme gabier dans les hauts, en voilerie ou en charpenterie, pour manipuler les outils de forces, les pompes à godets ou à diaphragme, aux manœuvres des allures de circonstances ou chaque toiles d’un 3 mats (35 voiles) portait son nom spécifique, et s’ajustaient de concert à l’amure et à la vélocité des vents. En même temps vinrent les apprentissages des manœuvres d’encrage, de mise à l’épaule, de départs et d’arrivés, les manœuvres sous voiles, la navigation à vue puis aux instruments, la cartographie, les journaux de bord, les règles de route et l’astronomie.

Une avalanche de connaissances et de nouveaux mots a plus soif. Comment vous comporteriez-vous en revenant de la station spatiale? Fière de vos nouvelles connaissances et riche de vos émerveillements et de vos peurs les plus terribles, vous vous raconteriez à plus finir, encore et encore à l’arrivée.

Mettez-vous à leur place en touchant terre en « arrive ». Vous débarqueriez de votre voiture, borderiez vos enfants, vous vous préoccuperiez de votre allure, vous amarreriez votre vélo, vous hisseriez vos avitaillements au deuxième, vous abandonneriez votre quête, vous abattriez votre sapin de Noël, vous aborderiez une fille, vous vous placeriez à couple, vous accosteriez vos amis et tous ceux qui vous adonne, admireriez un bel agrès, vous ajusteriez vos pénates, vous prendriez garde à vos angles morts, vous seriez ardent en amour, vous seriez à sec dans votre compte bancaire, peut-être ne seriez-vous pas dans votre assiette, enfermée dans votre coqueron, feriez un dalot, échoueriez votre drague, sur un étale, sans gouvernail de vos émotions, seriez près à atterrir au sec sans avarie.

La fierté de l’acquisition du nouveau vocabulaire et des nouvelles connaissances constitue la motivation principale qui d’après moi fit descendre les mots de marines à terre.  Penser à une « galoche » qui en mer est une poulie ouvrante et à terre devient un vieux soulier.

Poulie ouvrante à sangler pour Poulies ouvrantes | Accastillage DiffusionIllustration De Vecteur De Vieille Botte Illustration Stock - Illustration du botte, illustration: 47180764

Ces « mots de mer » si répandus à terre me turlupine depuis des années. Il y en a des milliers évidemment, mais « arrive » m’intéresse particulièrement, car il donne naissance à des émotions que je crois propres aux marins.

Ce simple mot transporte des contradictions profondes, car le retour à terre est dangereux et repoussant pour le marin et en même temps tellement attirant pour qui vient de passer du temps en mer.

Il reste périlleux d’aborder une rive étrange, exotique, inaccoutumée, inhabituelle, insolite, même de jour, alors imaginé de nuit. Quand cela est possible, le marin calcul ses atterrissages de jour, mais si la destination s’atteint de nuit la sagesse imposerait de mettre en cape sèche et d’attendre au lever du jour. Pour qui a vécu la situation, vous vous rappellerez la difficile décision de demeurer au large malgré vos propres tiraillements et ceux de votre équipage. Une tentation puissante de faire route enveloppée d’une crainte angoissante d’arrondir correctement les écueils potentiels. Trop souvent le marin inexpérimenté abandonnera la « bonne décision ». Voyez-vous, en mer il y a de bonnes décisions qui ici se manifestera en attente inconfortable, et en compulsions de l’équipage qui désire atterrir. Puis il y a les mauvaises décisions qui se divisent en « la meilleure des mauvaises » qui vous permettra de vous tirer d’affaire à condition de posséder une solide expérience, mais où les marges de manœuvre sont étroites, et « la pire des mauvaises » où seuls le hasard ou la bonne étoile permettront un atterrissage sans encombre.

Au large quand aucune manifestation humaine n’apparait, le marin s’occupe du bateau, de l’équipage et des composantes de la mer, et des vents. La terre demeure complètement absente, une abstraction ou le barreur contemplatif, aura tout le loisir de simplement placer une constellation dans les haubans tribord et virer de quelques degrés sur bâbord toutes les heures pour y mettre le mât puis les haubans bâbord afin de compenser la rotation terrestre. Il y a les instruments électroniques bien sûr, mais quand la bioluminescence excitée par l’étrave et le sillage se trouve la seule source lumineuse tous ces gadgets sont tournés à off.

Dans certaines conditions l’halot d’une ville à terre peut se manifester à plusieurs dizaines de milles marins (1,853 km par mille) . J’écris « une ville à terre », car un jour à 150 milles de toutes côtes une « ville en mer » déclencha un branle-bas général. Tout le monde à bord connaissait pertinemment notre position, mais les équipiers de quart plutôt médusés réveillèrent l’équipage. Après une heure d’approche, nous vîmes qu’il s’agissait d’une vingtaine de gros chalutiers en pêche active munie de gros projecteurs illuminant le pont de travail et les alentours. N’essayez surtout pas de percevoir les feux de route avec un tel déluge lumineux.

Tout ça pour dire que loin de l’arrive l’atmosphère habitant les pensées du marin ont une petite touche de tranquillité, et de sérénité relativement insouciante qui va au gré des quarts de barre, de veille et de la météo. Oui, même si le temps est dur et que les parkas suspendues sèchent avec un angle de 20° par rapport au reste, la routine demeure omniprésente, car la grosse mer n’arrive jamais brusquement, elle a le temps de nous endormir l’esprit même dans le bruit et les inconforts. Après tout, un bateau, ça flotte et les grosses vagues passent en dessous.

La routine est quand même stricte et toutes les pensées et les gestes la serve sans défaillance. « L’arrive » c’est pour un futur probable. Prendre soin des équipiers dehors avec des boissons chaudes, encourager ceux qui vomissent leurs 4 heures, les relever à temps même avec l’estomac chiffonné, faire le point, prendre le temps d’un débreffage sur les événements survenus dehors et sur ceux dedans, préparer leurs retours au sec avec des couchettes de quart déjà prêtent. Il faut se reposer et ça reste possible même sans sommeil, car faire semblant de dormir permet de bien récupérer. Même in petto l’anxiété du gros temps est évacuée, l’acceptabilité du présent est totale, car tout a été prévu, préparé, et même les pires éventualités feront réagir au quart de tour afin de ne jamais frôler la pire des mauvaises décisions. Ça, c’est ce que l’on contrôle. Il y a peut-être ici une analogie assez ténue à faire avec les pilotes de chasse de la guerre qui savaient qu’à peine 50% reviendraient et qui volaient quand même. Les marins vont en mer sachant qu’il y a des risques, mais ils ne s’attarderont ni à les anticiper ni à s’en soucier.

C’est peut-être cette routine apaisante qui se disloque quand les premiers signes de « l’arrive » se pointent. Dès lors les préoccupations changent, et les premiers bredouillis ne s’aperçoivent pas, il se déchiffrent entre les pieds de la constellation d’Orion quand la route est plein sud.

La magnifique constellation semble patauger dans la gadoue de l’espace intersidéral, les genoux et la ceinture s’estompent, car l’encre noire de l’univers pâlit.

De jour les nuages continentaux coincés entre ciel et terre se démarquent des nuages de haute mer, plus évanescents entre ciel et mer.

Dans le brouillard ténébreux, les yeux ne servent plus. Le marin devra apprendre à grande vitesse le langage et la sensibilité des non-voyants. Si la mer devient tonitruante d’un bord, on met ce tapage invisible sur l’arrière et la fuite dure aussi longtemps que la mer braille partout pareille.

Voilà un monde à part et en soi très révélateur de nos humeurs profondes. Un jour une équipière sachant la fin de sa vie prévisible me dit : « si la mort c’est comme ça, je veux bien et sans crainte ». Moi à ce moment-là j’angoissais un peu, je doutais de mes instruments, je me questionnais sur mes estimes de routes. Pour nous rassurer, nous nous remémorons alors des évocations de vieux marins pilotant une «gaspésienne» évoluant dans la brume sans radar ni compas racontant ceci; en nordet, met la vague dans la joue tribord et tu « pointes directes à maison ». Et rendu à terre alors qu’on les félicite de leurs exploits, ils répliquent « y a pas de bons marins, yinque de vieux marins » … comprendre que « les mauvais sont tous morts ».

En approche la routine se fractionne en préoccupations subsidiaires, se manifestant de plus en plus pesamment. Le déchiffrement se diligente même s’il reste 100 milles nautiques d’eau sûre à courir. Un pincement au cœur à apaiser, une joie de percevoir la fin du voyage, un périple en mer à raconter, mais à qui et comment, une tristesse à anticiper la fin d’une aventure, car vous l’avez deviné, chaque sortie en mer est une aventure.

La rive ne s’aborde pas simplement et se présente le plus souvent menaçante pour le marin. « L’arrive » est une rivale du bateau et elle n’hésitera pas à le déchiqueter mieux que toutes les vagues des océans. Pour l’apprivoiser, les hommes utiliseront d’abord les rades nécessairement protégées pour lancer et accueillir leurs bateaux, puis créeront les ports afin de faciliter les embarquements.

Un pacte de paix doit être signé avec « l’arrive ». Une négociation s’impose avec la mer qui n’est jamais conciliante aux pourparlers, un modus vivendi avec le bateau s’il a souffert et il souffre toujours. La coque tord quand une partie demeure enfoncer dans la mer et l’autre bondis hors la lame, la mâture vibre toujours avec les vents, l’eau corrosive attaque les matériaux qu’elle désire dissoudre et s’approprier. Le bateau flotte sur la mer alors elle se ne pose pas la question, il est sa propriété sans aucune discussion possible. Nous n’en sommes que les occupants éphémères et sans aucune importance pour elle, point final.

Le marin réfléchi à ce contrat quand « l’arrive » se pointe, car il n’y abordera ou n’en repartira s’il l’ignore. Voilà pourquoi on dit que la mer est dure. Voilà ce qui habite le marin pendant la première seconde où il constate que « l’arrive » avoisine.

À la deuxième seconde, la routine bateau, météo, état de la mer, tâches, sera expédiée en une fraction, car l’habitude fait partie des gestes répétés et bien rodés. Le reste de ce temps, se dirige inévitablement vers une autre partie de « l’arrive », soit se pointer au bon moment et au bon endroit. Encore une incertitude, car la navigation se base sur l’estime, rien de précis, juste un flou assumé.

La troisième seconde met en branle la vérification de toutes les parties du bateau, tout passe en revue dans les moindres détails. Le mouillage est-il toujours en bail, chaîne et haussière en bon état, goupille bien moucheter et le tout étalinguer correctement? Il faudra vérifier par précaution non? Une vague n’a tout de même pas déglingué l’ensemble pendant que nous entendions bardasser le mouillage? Mais un équipier distrait ou l’usure oui.

Les mâtures vibrent constamment et en tout temps, toilée ou pas, car l’appendice travail toujours dans l’invisible bise calme, la fraîche ou la cinglante, subit des déplacements aériens parfois brusques et en à-coup quand le bateau reprend contact avec la mer à la sortie d’une lame, tout ce métal se distant au chaud et se contracte au froid. Tous les problèmes potentiels des mâtures demeurent absolument indécelables jusqu’au moment de la rupture… une notion impossible à oublier ou à mettre de côté.

Le safran travaille bien, pas de jeu, pareil ou pas qu’hier? Les équipiers n’ont rien signalé… sauf qu’un gars a mentionné que la barre a résisté un moment… quand donc? Un gars fatigué, une algue coincée, la voilure mal équilibrée, un changement de vent? Un bris de safran à « l’arrive » c’est la catastrophe. CONSIGNE : On y va doucement avec la barre, on signale toutes observations, tout changement, tous doutent, et en attendant on vérifie le système.

La coque s’est plainte par des craquements à plusieurs reprises. Rien de signalé, mais un craquement tout de même. Qui dit craquement dit rupture, mais où? Dans l’âme de la structure?

L’électronique et l’électricité on peut faire sans, sauf que c’est bien commode si « l’arrive » se présente en visibilité réduite.

Le moteur, bien utile et tout le protocole de démarrage sera suivi à la lettre. Les marins ont quand même navigué sans pendant des millénaires, alors je devrais être en mesure de faire de même quelques minutes.

Établir la dernière zone où il est possible de dégager vers le large, et juste avant on mettra en marche pour un essai et fin prête bien chaud la machine. Et tout y passe, une liste de vérification presque sans fin, et un coup terminé on recommence à partir du début.

À la quatrième seconde, les calculs. Pas de chance à prendre, une équipe s’attaque à faire le point aux ½ heures et établit une estime toujours contre vérifiée. C’est tout ce que nous aurons si l’électronique passe à la planche… même par bonne visibilité, même par beau temps, car au-delà de « l’arrive » sial modifie la météo. Parlons-en de la météo de « l’arrive ». Il faut visualiser la chose. Comme toujours la mer et le vent s’associent pour créer des soucis. S’il vient carrément du large et frappe une côte acore l’air se compressera et les voiles seront plus efficaces (molécules d’air plus denses), donc accélération du navire. Un rouleau comme un boudin prendra de l’altitude et retombera au petit large pour se précipiter vers « l’arrive ». Encore une accélération. Qui stationne sa voiture à grande vitesse?

Logiquement il faut réduire, mais très proche de « l’arrive » le vent part en hauteur, l’air se décompresse le vent devient moins efficace (molécules d’air moins denses), et la propulsion tombe. Et si regagner le large s’avère nécessaire, la route d’approche devient vent debout et inutilisable. Bref, possiblement en panne de vent et du ras caillou à naviguer avec des bordées de près pour fuir au large n’est pas souhaitable.

Photo gratuite de bord de mer, côte, côte de falaises

Avec un vent parallèle à la côte il y aura compression et accélération, avec un vent de terre un rouleau, accélération, compression, décompression ou à tout le moins un vent debout. Bref, que des surprises prévisibles. Pour ma part je tolère être sur-toilé et endure une gîte inconfortable comme en régate pour le peu de temps que ça dure. Toiser les vagues, les arbres, la fumée, les drapeaux et pavillons, les débris dans l’eau peut donner quelques indices à l’énigme. Vaut mieux expliquer tout ça à l’équipage, car d’éventuelles décisions de dernières minutes puis possiblement contredites épauleront l’efficacité. Aussi préciser que parler fort ne signifie pas enguirlandage, mais une invitation à l’efficience.

Ne rien omettre. Stressant « l’arrive ». Très peu de marins ont la capacité de dormir durant cette période et celles qui vont suivre.

Près des ports la densité du trafic maritime augmente, alors tout l’équipage prend la responsabilité de la veille et signale tout mouvement au barreur qui doit confirmer. Les navires n’ont que deux destinations, la terre et le fond. En mer, voilà leur gloire et leur destinée.

L’excitation atteint son comble, tant dans le registre de la hâte d’arriver que dans celui de la tristesse de la fin du voyage, car tôt ou tard nous tournerons les talons pour le retour au point de partance. Accueilles, accolades, mains empoignées, rencontres rires et histoire de mer et du pays, gestes qu’un jour ou l’autre passera à l’antagonisme à l’heure du départ.

« L’arrive » instaure la fin et le commencement, le changement d’état de la redite, le pincement au cœur semblable à l’apeurement, car l’horizon s’annonce totalement imprédictible, et l’équipage sera contraint de supporter la fatigue avec héroïsme.

Écrit par Robert Routhier  janvier 2020

 

LEXIQUE

abattre; tourner le bateau dans le sens du vent

adonne; tourner dans un sens favorable

affabulation; arrangement de faits qui travestissent plus ou moins la vérité

affalée; abaisser une voile

agrès; les gréements d’un navire

allures; direction adoptée par un voilier par rapport à la direction du vent

amarres; cordage servant à tenir un bateau au quai

âme; l’intérieur d’une structure

amure; côté du vent opposé à la position de la bôme

apeurement; peur

appelle à virer; appeler les équipiers pour une manœuvre de virement

ardent; un bateau remontant au vent facilement … à terre fougueux

arrimage; action de caler ou soutenir des marchandises pendant leur transport par bateau

arrondir; passer à distance une côte ou un obstacle

attacher; nouer un cordage sur une chose fixe

atterrissages; se rendre à terre

avoisine; près d’un lieu

bail; coffre où ranger le mouillage

batture; portion du littoral comprise entre les plus hautes et les plus basses mers

bioluminescence; luminescence naturelle de certains animaux

bordée de près; remonter le vent au mieux

bosses; cordage servant à l’horizontale ou vers le bas

bout (prononcer boutes); cordage sans affectation

bredouillis ; balbutiement

bulldo genèse; modification de la terre par l’action humaine

cabestans; appareil de force pour tirer un cordage

caliornes; type de montage de palans

cape sèche; Position que prend un navire par gros temps par rapport au vent sans ses voiles

chasse; bateau qui se déplace sur son mouillage quand l’ancre dérape

comme ça; en marine poursuivre comme c’est arrangé

déglingué; brisé

déglingué; disloquer

déparer; lever l’ancre

diligente; rapidement

drisses; cordage servant à hisser les voiles

écorchie; côte abrupte

écore; côte abrupte

enguirlandage; disputer

estran; portion du littoral comprise entre les plus hautes et les plus basses mers

étalinguer; saisir le textile ou la chaine d’une ancre au bateau

faire le point; positionner le bateau sur une carte

faire route; navire propulsé d’une façon quelconque

flottabilité; capacité de flottaison d’un corps flottant

frapper; on frappe un signal sur une drisse pour le hisser

gabier; homme de mer travaillant dans les mâtures

gadoue; vase, sloche

galoches; poulie ouvrante… à terre un vieux soulier au bout décollé

gaver les crevettes; mal de mer

grave; une grève

guindeau; appareil de force pour lever l’ancre

haleurs; appareil de force pour ramener à soi

haubans; cordage textile ou métallique tenant le mât en place

haussière; partie textile du mouillage

haute mer; à plus de 50 milles nautiques de toutes côtes

hâve; personne blême

hors; en dehors du bateau

houle; longues vagues créées en dehors de leur manifestation

in petto; Au fond de soi-même

instructions nautiques; notes émises pour aider les navigateurs

itagues; cordage servant à dégager le foc du point d’amure

L’ARRIVE; toucher la rive

l’estime; calcul théorique d’une route tenant compte des vents et des courants

lais; côte sans relief

laisse; côte sans relief

lame; grosse vague pointue

lancer; mettre un bateau à voile en mouvement

les hauts; les mâtures

libre arbitre; droit de naviguer dans les eaux d’un pays

Líder máximo; Fidèle Castro

mâture; l’ensemble des mâts et ses attaches et gréements

miséricorde; encre de réserve, de dernière chance

modus vivendi; accord

môle; structure qui s’avance dans un bassin

mollo; délicatement

mots de mer; mots utilisé spécifiquement par les marins

moucheter; assurer une goupille afin qu’elle demeure en place

mouillage d’urgence; encrage rapide sans mesure et préparation

mouillage; ensemble de chaîne cordage et encre

nordet; vent du nord-est

outils de forces; instruments utiliser pour tirer fort (palan winch, etc.)

paille; paquet d’eau passant par-dessus le pont

palans de force; palan multibrin pour soulever d’importantes charges

panne de vent; absence de vent

parkas; vêtement de pluie ou vêtement chaud

partance; quitter un lieu

patates; en marine rocher submergé ou petit massif corallien

patron; chef de bord

pavillon jaune; pavillon de signaux maritime correspond au Q et de même en code morse

pérégrination; déplacements incessants en de nombreux endroits

pioche; ancre

platier côte sans relief

porter; vent qui gonfle bien les voiles

pouliages; ensemble de poulies

quarts de barre, de veille; temps de travail à un poste

rades; baie, anse

radoubs; réparation d’un bateau

rase caillou; près des côtes

réduire; diminuer la surface des voiles

régate; course de bateau

rigolets; Québec Côte-Nord; petites routes d’eau plus ou moins navigables selon les marées

safran; appendice immergé de l’appareil à gouverner

saisir; amarrer solidement au moyen d’un cordage, d’une saisine

salines; marais de bord de mer produisant du sel provenant de l’évaporation de l’eau de mer

sial; la terre

subsidiaires; complémentaire

sur-toilé; trop de voile

toilée; les voiles

toiser; vérifier visuellement

tonitruante; qui fait un bruit retentissant

va-nu-pieds ; Personne pauvre, misérable, qui n’a pas de ressources

veille; surveiller

vent debout; vent face au bateau

vergues; long espar disposé perpendiculairement aux mâts et servant à porter la voile qui y est

vigile comme vigie; personne qui fait le guet

yinque; seulement